Avec près de deux tiers de la population âgés de moins de 25 ans, le Bénin est au cœur de la « transition démographique » qui redéfinit l’avenir du continent africain. Si cette génération est mieux éduquée que ses aînés, elle reste confrontée à un chômage massif, à des difficultés d’insertion professionnelle et à une tentation croissante de l’émigration. C’est ce qui se dégage des résultats du Round 10 d’Afrobarometer, un réseau panafricain de recherche par sondage, publiés en janvier dernier.
Des jeunes mieux formés, mais massivement exclus de l’emploi
L’un des enseignements majeurs de l’enquête Afrobarometer est l’amélioration du niveau d’instruction des jeunes. Plus de la moitié des 1835 ans (56%) ont achevé des études secondaires ou postsecondaires, contre seulement 21% à 37 % chez les générations plus âgées. La proportion de jeunes sans aucune éducation formelle est tombée à 22%, nettement en deçà des 33% à 47% observés chez leurs aînés. Ces chiffres confirment que l’accès à l’école et la poursuite des études ont progressé.
Pourtant, cette montée en compétence ne débouche pas sur un accès facilité au travail. Afrobarometer montre que plus d’un jeune béninois sur deux (51%) est sans emploi et en recherche active, contre 29% à 31% des personnes d’âge moyen.
Seuls 6% des jeunes déclarent avoir un emploi à temps plein, et une large fraction des personnes sans emploi (40%) ne cherche même pas de travail, dont une partie importante d’étudiants mais aussi des jeunes découragés. À l’échelle plus large du marché du travail, environ 14% des jeunes entrent dans la catégorie NEET – ni en études, ni en emploi, ni en formation – ce qui les expose fortement à la pauvreté et à la vulnérabilité sociale.
Les causes de ce chômage de masse sont multiples. Outre la faible capacité de l’économie à créer des emplois formels à la hauteur de la pression démographique, les jeunes pointent euxmêmes plusieurs obstacles : manque de formation pratique ou de préparation adéquate (29%), absence d’expérience professionnelle exigée par les employeurs (17%), inadéquation entre les diplômes et les compétences recherchées (12%), mais aussi déficit de compétences entrepreneuriales ou de motivation (11%).
Près d’un jeune sur cinq estimes par ailleurs que les jeunes refusent certains emplois, en particulier dans l’agriculture ou les métiers physiquement exigeants, signe que la qualité des emplois proposés compte autant que leur quantité.
Cette tension entre aspirations et réalité se retrouve dans les emplois souhaités. Si les jeunes avaient le choix, ils privilégieraient très largement la création d’entreprise : 68% se projettent comme entrepreneurs, contre 18% qui choisiraient la fonction publique et 7% un emploi dans le secteur privé formel.
Conscients de ces défis, les pouvoirs publics ont adopté une Stratégie nationale pour l’emploi des jeunes 20232027, axée sur la promotion de l’entrepreneuriat dans l’agriculture, l’agroindustrie et le numérique, le développement de la formation professionnelle, l’accès au microcrédit et le soutien à l’incubation de jeunes entreprises. Mais les données d’Afrobarometer laissent penser que ces initiatives, encore récentes, n’ont pas encore modifié en profondeur le vécu d’une génération confrontée à un marché du travail peu inclusif.
Interrogés sur les priorités d’investissement si le gouvernement augmentait ses dépenses en faveur de la jeunesse, quatre jeunes sur dix placent la création d’emplois en tête, suivie de la formation professionnelle (23%), de l’accès aux prêts aux entreprises (21%) et, plus loin, de l’éducation (10%) et des services sociaux (5%). Autrement dit, le problème n’est plus tant d’entrer à l’école que de sortir de l’école avec des perspectives tangibles d’insertion économique.
Entre malaise économique, tentation de l’exil et optimisme prudent
Audelà de l’emploi, Afrobarometer met en lumière une hiérarchie claire des préoccupations des jeunes béninois. Le problème le plus urgent reste l’accès à l’eau (42%), devant le chômage (31%) et les infrastructures routières (31%). La santé (27%), l’électricité (26%) et la hausse du coût de la vie (17%) complètent ce noyau de priorités.
Sur ces dossiers, l’appréciation du gouvernement est contrastée. Une majorité de jeunes jugent que l’exécutif fait un bon travail pour améliorer les services de santé de base (67% d’approbation), entretenir routes et ponts (63%) et fournir une électricité plus fiable (54%).
Un jeune sur deux (50%) estime également que l’action en matière d’eau et d’assainissement est satisfaisante. En revanche, seuls 29% approuvent les efforts de création d’emplois, et à peine 13% considèrent que la gestion de la stabilité des prix est bien menée, ce qui reflète l’impact très concret de l’inflation sur les budgets des ménages.
Cette ambivalence se retrouve dans leurs perceptions globales de l’économie. Près de six jeunes sur dix (57%) décrivent la situation économique nationale comme « assez mauvaise » ou « très mauvaise », et 58% portent le même jugement sur leurs conditions de vie personnelles.
Pourtant, lorsqu’il s’agit de la trajectoire du pays, le tableau est moins sombre. La moitié des 1835 ans (49%) pensent que le Bénin va « dans la bonne direction », tandis que 51% estiment qu’il va dans la mauvaise. De même, s’agissant des perspectives à court terme, les optimistes l’emportent : 49% des jeunes prévoient une amélioration de la situation économique au cours des douze prochains mois, contre 30% qui anticipent une détérioration. Sur la dernière décennie, l’adhésion à l’idée que le pays suit la bonne voie a progressé de 17 points de pourcentage par rapport à 2014, même si l’optimisme économique a légèrement reculé depuis 2022.
Cette coexistence d’un malaise économique profond et d’une confiance relative dans la trajectoire du pays nourrit un sentiment d’« optimisme prudent ». Les jeunes voient les progrès réalisés sur certains services publics, mais constatent que ces avancées tardent à se traduire en opportunités de revenus et en amélioration sensible de leur quotidien.
Face à cette tension, un nombre croissant de jeunes regarde audelà des frontières. Plus de la moitié (55%) reconnaissent avoir au moins « un peu » pensé à émigrer, une proportion nettement plus élevée que chez les groupes d’âge plus avancés (30–38%). Parmi eux, 30% disent y avoir « beaucoup » pensé, et cette part est en hausse par rapport à 2017. Les motivations sont principalement économiques : 46% souhaitent échapper aux difficultés économiques ou à la pauvreté, 34% recherchent avant tout un emploi.
L’Indice mondial de développement de la jeunesse 2023 rappelle d’ailleurs la fragilité structurelle de la situation : le Bénin y occupe le 155e rang sur 183 pays, un classement qui reflète les défis persistants en matière d’emploi, de qualité de l’éducation, de santé et de participation civique des jeunes.
Pour les autorités béninoises comme pour leurs partenaires, le message d’Afrobarometer est clair : il ne suffit plus de célébrer la jeunesse comme une richesse démographique. Il faut lui offrir des trajectoires réelles de mobilité sociale, en articulant mieux l’école et l’emploi, en soutenant l’entrepreneuriat avec des financements adaptés, et en poursuivant les améliorations constatées dans les services de base.

