À l’heure où les besoins d’investissement s’intensifient en Afrique de l’Ouest, les institutions financières de développement sont contraintes d’élargir leur palette d’outils. La Banque ouest-africaine de développement (BOAD) envisage désormais une émission de warrants, un instrument encore jamais utilisé publiquement par une banque multilatérale de développement africaine. L’objectif : attirer de nouveaux investisseurs tout en préservant la gouvernance régionale.
Les banques de développement sont confrontées à une exigence de plus en plus marquée : mobiliser davantage de ressources tout en conservant les équilibres institutionnels qui fondent leur légitimité. Pour répondre à cette équation, la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) examine une option le recours aux warrants. Le président de l’institution basée à Lomé, Serge Ekué, a confirmé cette orientation dans une interview accordée à l’Agence Ecofin et à trois autres médias. Interrogé sur la stratégie de mobilisation des 6500 milliards de FCFA (11,5 milliards de dollars) prévus dans le cadre du plan « Djoliba la Suite » 2026-2030, il a déclaré : « L’instrument existe : le warrant. Un titre coté en bourse, à valorisation quotidienne, liquide, cessible, à forte composante en capital. Nous y travaillons ».
Si elle voit le jour, cette opération constituerait une première pour une banque multilatérale de développement en Afrique. À ce jour, aucune institution de ce type n’a émis publiquement de warrant adossé à sa propre structure de capital. L’initiative prolonge une réflexion engagée depuis plusieurs mois au sein de la BOAD. En novembre 2025, Serge Ekué évoquait déjà « un indice composite coté en Bourse, directement corrélé aux performances financières » de la Banque. Si la formulation a évolué, l’objectif demeure identique : offrir une exposition économique aux performances de l’institution sans remettre en cause son mode de gouvernance.
Concilier rendement et préservation du contrôle régional
Le projet de warrant répond à une préoccupation exprimée par certains investisseurs institutionnels, à savoir : accéder au potentiel de croissance porté par la BOAD tout en bénéficiant d’un actif liquide et négociable. « Certains investisseurs nous disent : j’aime votre business, vous êtes le moteur de croissance du monde, et passer par vous est le meilleur risque pour s’y exposer ; mais je veux un instrument coté, liquide, valorisé, dont je peux sortir sans frictions, et qui paye », explique Serge Ekué. Avant d’ajouter : « Comment offrir un rendement à un investisseur sans lui ouvrir la gouvernance ? »
Le warrant apparaît comme une réponse à cette demande. Techniquement, cet instrument financier coté confère à son détenteur une exposition à la valeur ou à la performance d’un actif sous-jacent, sans octroyer immédiatement de droits de vote. Il présente l’avantage d’être valorisé quotidiennement et de pouvoir être échangé sur le marché secondaire. Pour l’émetteur, le dispositif combine une dimension proche des fonds propres avec les mécanismes de liquidité propres aux marchés financiers. Dans le cas de la BOAD, cette caractéristique revêt une portée particulière. Le capital de l’institution demeure détenu à près de 80 % par les huit États membres de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) et par la BCEAO. Cette ligne rouge a été rappelée par Serge Ekué : « un principe est gravé dans le marbre : nos actionnaires régionaux ne seront pas dilués. La BOAD a été construite au bénéfice de nos États ; on ne la transformera jamais en banque d’investissement ».
Une stratégie fondée sur la diversification des ressources
L’exploration des warrants s’inscrit dans la continuité des innovations financières engagées par la Banque depuis 2021. Depuis l’arrivée de Serge Ekué à sa tête, l’institution a multiplié les opérations destinées à diversifier ses sources de financement. La BOAD a ainsi procédé à sa première émission obligataire durable de 750 millions d’euros en janvier 2021. Elle a ensuite lancé un programme de titrisation en 2023, conclu deux émissions hybrides privées avec la BADEA en décembre 2023 puis avec la CDP italienne en août 2024. En février 2025, elle réalisait une émission hybride publique de 500 millions de dollars sous forme de titres super-subordonnés à 30 ans, une première pour une banque multilatérale africaine.
Quelques mois plus tard, en octobre 2025, l’institution mobilisait un milliard de dollars sur les marchés internationaux. Avec ces différentes opérations, l’ambition de la BOAD, s’il est encore besoin de le rappeler, est d’élargir sa base d’investisseurs, accroître ses capacités de financement et adapter ses outils aux attentes des marchés, sans remettre en cause son architecture institutionnelle. Le recours aux warrants permettrait ainsi de séduire des investisseurs recherchant une exposition aux performances de la Banque, assortie d’une possibilité de cession rapide sur le marché secondaire.
« Djoliba la Suite » comme horizon
Présenté en juin 2026 à Lomé dans le cadre des BOAD Development Days, le plan stratégique « Djoliba la Suite 2026-2030 » prévoit 6500 milliards de FCFA d’approbations, soit un volume deux fois supérieur à celui du précédent cycle. « Nous sommes obsédés par la valeur : dans les produits, dans les devises, dans les partenariats », résume Serge Ekué, qui a également annoncé la transformation du département des partenariats en un département de couverture clientèle, inspiré des pratiques des grandes banques d’investissement internationales.
À ce stade, plusieurs paramètres de l’opération restent inconnus. Le calendrier d’émission, le marché de cotation, la devise retenue, le montant envisagé ainsi que le sous-jacent précis du warrant n’ont pas encore été dévoilés. Ces éléments devraient permettre d’apprécier la portée effective d’un instrument qui pourrait venir enrichir davantage l’arsenal financier de la BOAD dans la mise en œuvre de ses ambitions régionales.
Par Sylvestre TCHOMAKOU

