Alors que la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) assouplit progressivement sa politique monétaire afin de soutenir l’activité économique, les banques de l’Union continuent d’accumuler des réserves largement supérieures aux exigences réglementaires. Cette stratégie de précaution limite la transmission des baisses de taux vers le financement des entreprises et des ménages, tout en renforçant l’attrait des titres publics.
La liquidité ne manque pas dans le système bancaire de l’UEMOA. Pourtant, une part importante de ces ressources reste immobilisée auprès de la Banque centrale (BCEAO), sans produire de rendement. Ce choix des banques de la zone, qui s’explique par une préférence pour la sécurité, soulève des interrogations sur l’efficacité de la politique monétaire et sur la capacité du système bancaire à accompagner davantage le financement de l’économie. Selon le rapport sur la politique monétaire publié en juin 2026 par la BCEAO, les établissements de crédit de l’Union ont constitué, entre le 16 février et le 15 mars 2026, des réserves de 6 007,7 milliards FCFA, alors que l’obligation réglementaire s’élevait à 1 500 milliards FCFA.
Les réserves excédentaires atteignent ainsi 4 507,7 milliards FCFA, contre 2 763 milliards FCFA durant la période précédente. Cette accumulation de liquidités ne constitue pas un phénomène ponctuel. Elle s’inscrit dans une dynamique observée depuis la sortie des tensions de liquidité enregistrées entre 2023 et 2024.
Une stratégie guidée par la prudence
Intervenant le 20 juillet 2026 à Dakar, pendant un séminaire de formation organisé par la BCEAO à l’intention des journalistes économiques de l’Union, le directeur de la Politique monétaire et des Relations internationales, Joseph Saturnin Sagnon, a expliqué que ces réserves supplémentaires ne donnent lieu à aucune rémunération. Selon les explications fournies par les banques à l’Institut d’émission, ces ressources sont conservées comme un matelas de sécurité destiné à faire face à d’éventuels retraits importants de leurs principaux déposants, notamment les États, les grandes entreprises et les institutions. Ce choix représente pourtant un coût d’opportunité. En immobilisant ces fonds, les banques renoncent au rendement que pourrait offrir le marché interbancaire, dont le taux moyen s’établissait à 4,52 % au premier trimestre 2026. Cette préférence pour la liquidité peut également être interprétée comme une confiance limitée dans la profondeur du marché interbancaire, dont les volumes hebdomadaires sont passés de 954,4 milliards FCFA à 825 milliards FCFA.
Une politique monétaire qui se diffuse lentement
Cette situation réduit l’impact des mesures prises par la BCEAO pour soutenir le financement de l’économie. Le 16 mars 2026, la Banque centrale a abaissé son taux minimum de soumission de 25 points de base, à 3,00 %. Cette décision s’est rapidement reflétée sur les conditions de refinancement des banques et sur les taux pratiqués sur le marché interbancaire. En revanche, les taux appliqués aux clients ont très peu évolué. Le taux débiteur moyen est passé de 6,73 % à 6,72 %, soit une baisse d’à peine un point de base. Dans le même temps, le rythme de progression des crédits accordés au secteur privé a ralenti. Les créances sur l’économie progressent de 4,4 % en rythme annuel, contre 5,6 % quelques mois auparavant.
Les titres publics demeurent attractifs
Les données présentées par la BCEAO montrent également que les banques privilégient une autre utilisation de leurs ressources. Le portefeuille de titres publics détenus par les établissements bancaires augmente de 11 % sur un an, alors que les crédits au secteur privé progressent de 6 %. Une orientation qui traduit un arbitrage favorable aux actifs considérés comme moins risqués et plus facilement mobilisables, dans un contexte où les besoins de financement des États demeurent importants.
Un équilibre entre sécurité et financement de l’économie
L’évolution observée met en évidence que les ressources financières sont abondantes, mais leur circulation vers l’économie productive reste plus limitée que ne le souhaiterait la Banque centrale. La prudence adoptée par les établissements de crédit répond à des préoccupations légitimes de gestion des risques et de liquidité. Toutefois, elle réduit la vitesse de transmission des décisions de politique monétaire et atténue les effets attendus de la baisse des taux directeurs sur le financement des entreprises et des ménages. À moyen terme, le développement du marché interbancaire, le renforcement de la confiance entre établissements et l’amélioration des mécanismes de gestion de la liquidité pourraient contribuer à une allocation plus dynamique des ressources financières au sein de l’Union.
Par Sylvestre TCHOMAKOU

