Selon le rapport de monitoring publié par l’ONG Caminando Fronteras, au moins 3 090 personnes ont perdu la vie dans 303 tragédies recensées jusqu’au 15 décembre 2025, confirmant la frontière occidentale euro-africaine comme l’une des routes migratoires les plus meurtrières au monde.
L’année 2025 a vu l’émergence d’une route depuis la Guinée Conakry, impliquant une traversée d’environ 2 200 kilomètres, soit 750 km de plus que depuis le Sénégal. Les embarcations, majoritairement composées de Guinéens avec une forte proportion de femmes et d’enfants, doivent affronter plus de dix jours en pleine mer. Parallèlement, la route gambienne a gagné en importance au troisième trimestre, avec 160 victimes documentées dans 7 tragédies, transportant majoritairement des citoyens gambiens et sénégalais.
Dans le détroit de Gibraltar, le flux migratoire vers Ceuta a connu une augmentation significative avec 139 victimes, dont 24 % d’enfants et adolescents. Les jeunes migrants, surnommés « les nageurs », tentent la traversée à la nage depuis le môle de Tarajal, souvent dans des conditions de brouillard et de mauvaise météo pour échapper à la surveillance. Ces tentatives, organisées via les réseaux sociaux notamment WhatsApp, s’inscrivent dans un contexte de profond mécontentement de la jeunesse marocaine, illustré par les mobilisations de la « Génération Z » à travers le pays.
L’externalisation en question
Le rapport pointe du doigt le système d’externalisation des frontières qui transforme les pays africains en gardiens de l’Europe. Au-delà de la Mauritanie, le Maroc a reçu 500 millions d’euros (2021-2027) du programme NDICI, plus 80 millions supplémentaires en 2024 pour renforcer les patrouilles et la surveillance. Le Sénégal, après une brève accalmie liée aux changements politiques de 2024, a vu son dispositif de contrôle renforcé avec des dizaines de millions d’euros de financements européens.
La marine sénégalaise intercepte désormais les cayucos en haute mer, avec des pratiques dénoncées par les migrants : détentions prolongées, mauvais traitements et expulsions sans garanties. L’Espagne a financé l’ouverture de deux centres de détention en Mauritanie pour au moins 1,08 million d’euros via des fonds européens. Ces installations, ainsi que celles d’autres pays de la région, sont dénoncées pour leurs « conditions inhumaines » et leurs violations systématiques des droits humains. En Algérie, bien qu’il n’y ait pas de flux financiers directs signifiants de l’UE, le pays participe à des forums régionaux et projets techniques financés par l’Union, tout en menant des rafles dans les quartiers de migrants et des expulsions « en chaîne » vers le Niger, avec abandons dans le désert d’Assamaka.
Le rapport dénonce la criminalisation croissante des migrants
La persécution s’étend depuis les pays d’origine jusqu’aux destinations : détentions arbitraires de personnes accusées d’être les capitaines d’embarcations (y compris des mineurs), séparations familiales à l’arrivée, et obstacles systématiques pour les familles cherchant à dénoncer la disparition de leurs proches. Le rapport documente plusieurs cas emblématiques, dont celui d’un cayuco parti de Nouakchott le 3 janvier avec 203 personnes à bord, toujours porté disparu. Ou encore celui d’une embarcation localisée à 300 milles de Dakhla le 11 mars, avec seulement 13 survivants sur les 85 personnes parties de Mauritanie le 17 février – 72 personnes étant mortes durant 23 jours de dérive. « La non-activation précoce des dispositifs de recherche et de sauvetage s’est normalisée comme un modèle structurel, caractérisé par une forte discrétionnalité », conclut Caminando Fronteras, appelant à une refonte complète des protocoles de sauvetage et à la fin de l’impunité qui permet la répétition de ces tragédies. L’ONG appelle à des investigations indépendantes, à la transparence des autorités et à l’établissement de responsabilités politiques et judiciaires pour mettre fin à ce qu’elle qualifie de « nécrofrontières » – des espaces où la violence est dépolitisée et normalisée, et où la mort de migrants ne génère aucune réponse institutionnelle adéquate.
Par Belmondo ATIKPO

