INTRODUCTION
Le 14 avril, deux jours après l’élection présidentielle, j’ai publié une tribune intitulée ‘’le Bénin en route vers Alafia 2060’’, où j’ai essayé d’identifier quelles sont les actions qui nous permettraient d’atteindre le but de cette initiative qui est que le Bénin soit devenu, en 2060, un monde de splendeur, un pays de paix, de bonne gouvernance, de prospérité et de bien-être commun. Bien entendu, le point essentiel est celui de la prospérité, sans laquelle il ne peut pas y avoir les autres.
Il y a quelques jours (est-ce une synchronicité selon Carl Jung), je suis tombé sur un article de blog intitulé ‘’pourquoi la Chine est devenue riche et l’Inde non’’ qui reprenait certains de mes thèmes et les mettait en perspective.
Aujourd’hui, je vais me servir de ces réflexions sur la Chine et l’Inde pour identifier quelles sont les bases d’un développement économique et social soutenu. Puis, à travers ce canevas, je me pencherai sur le cas du Bénin.
1- Les conditions nécessaires d’un développement économique et social soutenu, à la lumière des expériences récentes de la Chine et de l’Inde.
La Chine et l’Inde sont comparables à divers titres: les deux ont des populations massives, ont connu un changement de régime à des dates proches (indépendance de l’Inde en 1947, prise du pouvoir par le Parti Communiste Chinois en 1949), et ont décidé d’adopter le libéralisme pour sortir du sous-développement (en 1978 pour la Chine et 1991 pour l’Inde)
L’auteur de l’article sur la comparaison entre la Chine et l’Inde, M. David Oks, explique qu’un développement industriel rapide nécessite un bon capital humain : des travailleurs suffisamment alphabétisés pour être formés, assez en bonne santé pour être présents, suffisamment disciplinés pour arriver à l’heure et suffisamment libérés de la vie traditionnelle pour pouvoir vendre leur travail à celui qui offre le plus.
La politique d’alphabétisation
En Chine, quand la République Populaire est proclamée, l’analphabétisme concerne 55 à 60 % des hommes et 85 à 90 % des femmes.
En 1995, l’analphabétisme ne concerne plus que 10 % des hommes et 25 % des femmes.
Aujourd’hui, on est à 3 % pour les hommes et 5 % pour les femmes.
Ainsi, l’analphabétisme a été complètement éradiqué en Chine, en particulier grâce à un nouveau système d’idéogrammes simplifiés qui a permis à l’ensemble de la population d’apprendre à écrire et lire, alors que les caractères traditionnels d’autrefois, extrêmement complexes, étaient une barrière à l’apprentissage.
En Inde, l’analphabétisme au moment de l’indépendance concernait plus de 85 % de la population (probablement 75 % des hommes et 95 % des femmes).
En 1995, Il était de 37 % pour les hommes et 63 % pour les femmes.
Aujourd’hui, il est de 20 % pour les hommes et 30 % pour les femmes .
Manifestement, l’Inde n’a pas su surmonter les inégalités garçons/filles et urbain/rural.
Une population en bonne santé
Nous allons comparer l’efficacité, dans les deux pays, des politiques de santé, par un indicateur unique, le retard de croissance chez les moins de cinq ans (ou six ans en Chine).
En Chine, le retard de croissance des moins de 6 ans concernait 50 à 60% des enfants en 1949, 34 % en 1980 et 4,5 % en 2024.
En Inde, le retard de croissance des moins de 5 ans concernait 50 à 60 % des enfants en 1947, 53 % en 1980 et 32 % en 2024.
On voit que la politique sanitaire chinoise a été particulièrement efficace; il semble que le fameux bol de riz quotidien assuré par le PCC était accompagné des nutriments nécessaires.
Au contraire en Inde, alors que la production agricole est suffisante pour nourrir la totalité de la population, il apparaît que la nourriture des enfants est largement déséquilibrée, ce qui sempêche une croissance normale et produit donc une masse d’individus plus faibles physiquement.
3- La cohésion sociale
En Chine, le parti communiste a procédé de 1949 à 1974, sous le règne de Mao Zedong, à l’éradication de la société traditionnelle, fondée sur la toute-puissance des patriarches sur la famille élargie et un statut de la femme complètement subordonné.
En Inde, au contraire, les deux phénomènes de la société de castes et de la situation très subordonnée des femmes au sein de la famille n’ont pas été modifiés par les lois votées par le parti du Congrès. En 1950, Nehru a échoué à faire voter par le parlement le Hindu Code Bill visant à réformer de façon radicale le droit personnel hindou avec, en particulier, l’interdiction de la polygamie, le droit donné aux femmes de divorcer et d’hériter et l’autorisation des mariages entre castes. Depuis, des lois ont été votées régulièrement sur ces sujets, mais ne sont pas appliquées sur le terrain.
Concrètement, on constate aujourd’hui que 61 % des femmes chinoises participent au marché du travail, contre seulement 27 % des femmes indiennes. Alors que l’Inde a une population plus nombreuse que la Chine, en 2019, la main-d’œuvre chinoise était 45 % plus nombreuse que celle de l’Inde.
On l’a vu, les deux pays, dans le dernier quart du XXe siècle, ont décidé de se lancer dans la libéralisation de leur économie pour sortir du sous-développement : la Chine en 1978, avec l’arrivée de Deng Xiaoping au pouvoir, l’Inde en 1991, sous la menace d’une intervention du FMI.
Lequel a progressé le plus vite ? La réponse est sans appel. La Chine a connu une croissance beaucoup plus rapide que son grand voisin, en fait la plus rapide au monde des 50 dernières années. Elle est devenue une superpuissance manufacturière. Son PIB par habitant, à égalité avec celui de l’Inde en 1976, est maintenant environ 2,5 fois plus élevé. Et donc les Chinois sont devenus beaucoup mieux lotis que leurs homologues indiens. En 1987, le revenu médian ajusté au pouvoir d’achat en Chine était de 1,88 dollar par jour, contre 2,94 dollars par jour en Inde. Les salaires médians chinois ont dépassé ceux de l’Inde au début des années 2000 ; et en 2022, la Chine enregistrait un revenu médian de 13,36 dollars, contre 5,54 dollars en Inde. Au cours des 35 années entre 1987 et 2022, le revenu médian chinois a augmenté de 611%, tandis que le revenu médian indien n’a augmenté que de 88%.
2- Comment se situe le Bénin par rapport à la Chine et à l’Inde sur les aspects que nous venons d’évoquer?
L’alphabétisation
À l’indépendance, seuls 20 à 25 % des hommes savaient écrire et 3 à 5 % des femmes. On était donc à un taux d’analphabétisme d’environ 85 à 90 %.
Les statistiques de 2000 nous révèlent un taux d’analphabétisme toujours très important, peut-être de 75 % pour les hommes; pour les jeunes de 15 à 24 ans, il était de 53,2 %.
Enfin les derniers chiffres, ceux de 2015, nous révèlent que 50 % des hommes sont analphabètes et 63 % des femmes.
Comme on le voit, la situation est dramatique, bien pire que celle de l’Inde aux mêmes époques.
B- Une population en bonne santé
Nous allons prendre le même critère que pour l’Inde: le retard de croissance des enfants de moins de 5 ans. A noter que les premières enquêtes DHS (Enquêtes Démographiques et de santé) et MICS (Enquêtes par grappes à Indicateurs Multiples) arrivent dans les années 80-90.
En 1960, à l’Indépendance, il n’y a pas d’enquête DHS; mais on connaît le contexte : faible accès aux soins, paludisme, diarrhées, nourriture peu diversifiée en milieu rural. La malnutrition chronique était probablement de 45/50 %.
C’est seulement en 2000 que l’on a des chiffres: le retard de croissance des enfants de moins de 5 ans était de 40 % environ, cependant que la FAO estimait la sous-alimentation dans la population totale à 15 % de celle-ci.
Aujourd’hui, on estime à 36 % le retard de croissance chez les enfants de moins de 5 ans.
La cohésion sociale
Durant la période révolutionnaire, de 1972 à 1990, comme en Chine, l’Etat communiste a essayé d’inculquer un patriotisme de classe et de lutter contre les traditions jugées rétrogrades: animisme, chefferies traditionnelles, et même autorité des parents dans la cellule familiale.
Il voulait former des paysans-ouvriers-militants alphabétisés en fon, yoruba, bariba, etc., encadrés par le parti et dévoués au projet socialiste d’autosuffisance.
Aujourd’hui, l’instruction civique et morale n’est plus vraiment enseignée à l’école et les nouvelles générations croient apprendre la vie sur les réseaux sociaux minés par le ‘’modèle’’ occidental.
3- Le chemin à suivre pour le Bénin
On le voit clairement: le Bénin d’aujourd’hui ne se compare pas à la Chine; il est déjà en retard par rapport à l’Inde.
Or, on a vu que la voie du développement passe par le modèle chinois. Dans ma tribune du 14 avril dernier, j’avais déjà indiqué le chemin à suivre; je le reprends ici.
L’alphabétisation
L’analphabétisme doit être éradiqué comme cela a été réalisé en Chine, à Cuba ou en Iran.
Cuba dispose d’une méthode « Yo si puedo » déjà transposée en français et qui pourrait être appliquée dans notre pays, y compris avec une adaptation aux différentes langues régionales.
Cela n’empêche pas d’explorer d’autres pistes, si elles existent.
B- Une population en bonne santé
Aujourd’hui, un tiers des nourrissons ne reçoivent pas, dans les mille premiers jours suivant la conception, les nutriments dont ils ont besoin pour une croissance normale. Ce manque les suivra toute leur vie avec un handicap en matière de développement cognitif ainsi que de résistance aux maladies. Ce sujet a déjà été évoqué lors de la Conférence Internationale sur la Nutrition, organisée sous le parrainage du chef de l’État, les 27 et 28 septembre 2025, dont le suivi a été confié à l’Agence Nationale de l’Alimentation et de la Nutrition (ANAN).
Nous préconisons la création de jardins communaux dans les villages, gérés par les femmes, pour l’élevage de poules pondeuses et de poissons, ainsi que la culture de différentes plantes et autres légumes riches en nutriments.
La cohésion sociale
Il faut reprendre les choses à la base pour donner un deuxième souffle à un patriotisme déclinant et à une morale personnelle en crise.
Il faudra absolument intégrer dans les programmes, à partir de l’école primaire, une demi-heure par jour d’instruction civique et morale; celle-ci doit devenir une matière fondamentale des curricula.
A l’endroit des populations adultes, le Bénin pourrait développer des séries télévisées imprimant dans l’esprit de nos compatriotes des réflexes civiques.
CONCLUSION
Les expériences chinoise et indienne ne laissent place à aucune ambiguïté : aucune politique de libéralisation, aucune intégration aux marchés mondiaux, aucun plan d’investissement étranger ne peut suppléer à l’absence de bases humaines solides. Ce sont les fondations, pas la superstructure, qui déterminent la trajectoire d’un pays.
Le Bénin se trouve aujourd’hui dans une position singulière : il accuse un retard sur l’Inde de 1991, au moment où celle-ci entamait sa libéralisation. Mais ce retard n’est pas une fatalité — c’est une feuille de route. Car si la Chine a su, en trente ans, transformer une société appauvrie et hier largement analphabète en la première puissance manufacturière du monde, c’est bien que la transformation est possible, et qu’elle suit des étapes identifiables.
Alafia 2060 ne sera pas le fruit d’une politique économique habile ni d’un bon positionnement sur les marchés mondiaux. Ce sera le résultat d’une décision collective, prise aujourd’hui, de ne laisser aucun enfant béninois grandir mal nourri, aucun adulte vivre sans savoir lire, aucun élève ignorer ses devoirs à l’égard de lui-même et de la communauté nationale.
2060 n’est pas loin. Une génération suffit pour tout changer — à condition de commencer aujourd’hui.
Roland RIBOUX
Président du CIPB

