Pendant trois jours, Ouagadougou est devenue la capitale de la réflexion sur le secteur informel ouest‑africain. Du 19 au 21 mai 2026, l’Union économique et monétaire ouest‑africaine (UEMOA) y organise un atelier de validation de l’“étude globale sur l’état des lieux du secteur informel” dans les États membres et à l’échelle sous‑régionale. Réunis autour de cette problématique centrale pour les économies ouest‑africaines, représentants des institutions communautaires, chambres consulaires, experts, acteurs publics et privés tentent de poser les bases d’une transition progressive du secteur informel vers l’économie formelle.
Un diagnostic pour mieux orienter les politiques publiques
L’objectif affiché de l’atelier est de disposer d’un diagnostic harmonisé du secteur informel afin de mieux orienter les politiques publiques et les mécanismes d’accompagnement des acteurs économiques. Pendant trois jours, les participants doivent examiner, enrichir et valider les conclusions d’une étude qualifiée de “stratégique” pour l’avenir économique de l’espace UEMOA.
Les chiffres présentés dès l’ouverture ont donné le ton. Guynand Maxime‑Thierry Kouamé, directeur de cabinet représentant le commissaire chargé du Département du développement de l’entreprise, des mines, de l’énergie et de l’économie numérique (DEMEN), a rappelé que “dans notre union, neuf travailleurs sur dix exercent dans l’économie informelle”. Selon lui, ce n’est plus un phénomène marginal, mais la réalité structurante des marchés du travail ouest‑africains depuis plusieurs décennies.
85 à 92% d’emploi informel et une perte de recettes colossale
S’appuyant sur les données de l’enquête régionale intégrée sur l’emploi et le secteur informel menée par AFRISTAT entre 2017 et 2018, Guynand Maxime‑Thierry Kouamé a indiqué que le taux d’emploi informel atteint 92% dans l’espace UEMOA, et reste à 89,6% hors agriculture. Ces chiffres sont confirmés par les estimations récentes de l’Organisation internationale du travail (OIT), qui évalue à 85,3% le taux d’informalité en Afrique pour 2024.
Au‑delà du défi social, les conséquences économiques sont majeures. Citant la Banque mondiale, le directeur de cabinet a rappelé que les pays à forte informalité perdent entre cinq et douze points de PIB en recettes publiques potentielles, ce qui réduit drastiquement la capacité des États à financer les services essentiels et les politiques de développement.
Un secteur vital, mais vulnérable
Le représentant du ministre burkinabè de l’industrie, du commerce et de l’artisanat, Seydou Tou, a salué une initiative qui touche “au cœur des défis économiques et sociaux” de l’espace communautaire. Selon lui, le secteur informel demeure aujourd’hui une composante essentielle des économies africaines, notamment dans les pays de l’UEMOA, où il représente une part importante de l’activité économique et constitue le principal pourvoyeur d’emplois pour des millions de personnes.
“Le secteur informel joue un rôle fondamental dans la résilience économique des populations”, a‑t‑il souligné, faisant référence au contexte marqué par les crises sécuritaires, sociales et économiques que traversent plusieurs États de la sous‑région.
Un dynamisme masqué par de nombreuses fragilités
Au Burkina Faso comme dans plusieurs États membres, l’économie informelle irrigue des secteurs variés : commerce, artisanat, agriculture, transport et services. Pourtant, derrière ce dynamisme se cachent de nombreuses fragilités. Les difficultés relevées incluent l’accès limité au financement, la faible protection sociale, l’insuffisance de structuration, la faible productivité, ainsi que les obstacles administratifs et fiscaux liés à la formalisation.
Dans ce contexte, les pouvoirs publics et les acteurs privés se retrouvent à la croisée des chemins : comment formaliser tout en préservant les acteurs économiques qui survivent grâce à l’informel.
La Chambre consulaire régionale au cœur de la réflexion
Au nom de la présidente de la Chambre consulaire régionale (CCR) de l’UEMOA, Adama Ouédraogo a rappelé l’importance accordée par l’institution à la question du secteur informel. Dans le cadre de son plan stratégique 2020–2030, la CCR‑UEMOA a fait de ce sujet une priorité de réflexion et d’action au sein de sa Commission technique des affaires générales et institutionnelles.
Dès 2024, les travaux internes avaient révélé la nécessité de disposer d’une analyse approfondie, harmonisée et documentée de la situation du secteur informel dans les États membres. C’est dans cette logique que la Chambre consulaire régionale a commandité une étude globale assortie d’un plan d’action quinquennal pour accompagner progressivement la transition vers des économies plus formalisées, plus inclusives et plus compétitives.
Une formalisation vue comme une opportunité
Adama Ouédraogo a insisté sur le fait que la formalisation ne saurait être abordée uniquement sous l’angle des obligations fiscales ou réglementaires. Pour la CCR‑UEMOA, il s’agit au contraire d’un processus progressif d’intégration économique et sociale, fondé sur des mesures incitatives et un meilleur accompagnement des acteurs économiques.
L’étude souligne notamment la simplification administrative, l’accès au financement, la digitalisation des services, la protection sociale et le renforcement des capacités entrepreneuriales comme leviers essentiels de cette transition. “Cela devrait plutôt être vu comme une réalité économique majeure à structurer et à intégrer pleinement dans une dynamique de développement inclusif”, a‑t‑il estimé.
Une étude qui vise des économies plus structurées
L’étude soumise à validation entend répondre à cette exigence. Selon les organisateurs, elle permettra non seulement de dresser un état des lieux approfondi du secteur informel dans l’espace UEMOA, mais aussi de proposer des orientations concrètes pour favoriser des économies “plus structurées, compétitives et inclusives”.

Seydou Tou s’est félicité du fait que l’étude mette l’accent sur plusieurs dimensions clés : simplification des procédures administratives, digitalisation des services, renforcement de l’inclusion financière, accès à la protection sociale et développement des capacités entrepreneuriales. “Il est indispensable que la formalisation ne soit pas perçue comme une contrainte, mais plutôt comme une opportunité d’amélioration des conditions d’activité et de vie des acteurs économiques”, a‑t‑il déclaré.
Cette orientation rejoint les réformes déjà engagées au Burkina Faso en matière d’amélioration du climat des affaires, de promotion de l’entrepreneuriat et de facilitation des démarches administratives au profit des petites et moyennes entreprises.
Vers une coopération régionale renforcée
Au‑delà des enjeux nationaux, les intervenants ont souligné l’importance d’une coopération régionale renforcée. Les défis liés à la structuration du secteur informel dépassent les frontières et exigent une réponse communautaire coordonnée. Les travaux de Ouagadougou devraient contribuer à enrichir le rapport provisoire grâce à des échanges techniques et des recommandations adaptées aux réalités économiques des États membres.
À terme, cette étude devrait se traduire par un plan stratégique porté par la Chambre consulaire régionale de l’UEMOA, avec l’ambition de faire du secteur informel un véritable levier de croissance inclusive et de transformation économique dans l’espace communautaire.
Dans une sous‑région où des millions de familles dépendent encore des activités informelles pour leur subsistance, la réussite de cette transition vers une économie mieux structurée sans fragiliser ses principaux acteurs constitue un enjeu majeur pour l’avenir de l’UEMOA.

