À la tribune du 39ᵉ Sommet de l’Union africaine, le président de la Banque africaine de développement (BAD), Sidi Ould Tah, a posé un diagnostic qui tranche avec les discours habituels sur le financement du développement en Afrique. Selon lui, le continent ne souffre pas d’un manque de ressources, mais d’une mauvaise organisation du capital et du risque.
Dans un contexte international marqué par la contraction de l’aide publique au développement, le renchérissement du crédit et la volatilité des marchés, le discours aurait pu se concentrer sur l’insuffisance des flux financiers extérieurs. Il a choisi une autre voie. Mais « le problème n’est pas un manque de ressources. C’est l’architecture du risque et du capital », a résumé, en substance, Ould Tah Sidi, président de la Banque africaine de développement (BAD), devant les chefs d’État et de gouvernement. Une position qui redéfinit les termes du débat sur la souveraineté financière africaine.
L’argument repose sur une réalité souvent soulignée par les experts : l’Afrique dispose d’importantes ressources naturelles, d’un potentiel démographique majeur et d’une épargne domestique en progression. Pourtant, ces atouts ne se traduisent pas toujours par des capacités d’investissement structurantes. En cause, selon la BAD, la fragmentation des marchés financiers, la faible interconnexion entre institutions, la dépendance excessive aux financements extérieurs et une perception du risque africain souvent surévaluée par les investisseurs internationaux. Résultat : des coûts d’emprunt élevés, des projets retardés, et une difficulté persistante à financer les priorités de long terme.
Ce paradoxe devient particulièrement visible lorsqu’il s’agit de mettre en œuvre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, feuille de route stratégique du continent. Les visions existent, les plans sectoriels sont élaborés, mais la mécanique financière reste insuffisamment coordonnée pour soutenir une transformation structurelle durable.
La NAFA, levier d’une nouvelle souveraineté
Pour répondre à ce déséquilibre, la BAD a présenté les contours d’une Nouvelle architecture financière africaine (NAFA). Plus qu’un fonds supplémentaire ou un mécanisme isolé, la NAFA se veut un cadre de coordination entre banques de développement, fonds souverains, investisseurs institutionnels et marchés financiers africains. L’objectif est clair : mieux mobiliser le capital africain, structurer le risque de manière plus crédible et créer des effets de levier capables d’attirer davantage d’investissements, y compris internationaux.
Il ne s’agit plus seulement de rechercher de nouveaux financements, mais d’optimiser ceux déjà disponibles. Pour Sidi Ould Tah, la souveraineté financière ne signifie pas l’autarcie. Elle implique plutôt la capacité du continent à organiser ses propres ressources, à mutualiser ses instruments et à réduire les coûts liés à la dispersion institutionnelle. Autrement dit, transformer l’architecture financière en outil stratégique. Si l’annonce a été accueillie avec intérêt par les dirigeants africains, ils ont demandé un point d’étape dans un délai de six mois sur l’opérationnalisation de la NAFA. L’heure n’est donc plus seulement aux déclarations d’intention, mais au concret. Harmoniser les cadres réglementaires, renforcer la discipline budgétaire, approfondir les marchés de capitaux et améliorer la gouvernance des institutions financières exigera des réformes coordonnées et parfois sensibles.
En filigrane, le message du président de la BAD interpelle également les États. Organiser le capital suppose une gestion rigoureuse des finances publiques, une transparence accrue et une meilleure crédibilité macroéconomique. La restructuration du risque passe autant par des instruments financiers innovants que par la qualité des politiques économiques. Le 39ᵉ Sommet de l’Union africaine aura ainsi servi de laboratoire politique à une idée ambitieuse : replacer l’ingénierie financière au cœur du projet africain.
En soutenant que le problème n’est pas l’absence de ressources mais l’organisation du capital-risque, la BAD déplace le centre de gravité du débat. La NAFA constitue désormais un test grandeur nature de cette approche. Si elle parvient à réduire la fragmentation, à abaisser les coûts de financement et à catalyser l’épargne africaine vers des projets productifs, elle marquera un tournant dans la quête de souveraineté financière du continent.
À défaut, elle rejoindra la longue liste des cadres stratégiques restés partiellement appliqués. Entre ambition et contraintes, l’Afrique joue ici une partie décisive : prouver que la richesse potentielle peut devenir puissance économique, à condition de savoir organiser son capital et structurer son risque.
Par Bidossessi WANOU

