Fibre optique, incubateurs, e-gouvernement, agriculture connectée… Le Bénin investit massivement dans le numérique. Mais derrière les infrastructures et les indicateurs de performance se joue un défi plus complexe : transformer cet effort public en un entrepreneuriat numérique solide, créateur d’emplois qualifiés et de valeur locale.
Le Bénin affiche une progression rapide dans le domaine du numérique. Selon le Document de programmation pluriannuelle des dépenses 2026-2028 du ministère du Numérique et de la Digitalisation, plus de 2 000 kilomètres de fibre optique ont été installés ou réhabilités ces cinq dernières années. Le pays s’est doté d’un cadre légal consolidé, d’une stratégie nationale de cybersécurité et d’institutions spécialisées comme l’Agence des systèmes d’information et du numérique (Asin), le Centre national d’investigations numériques (Cnin)) et l’Autorité de protection des données personnelles (Apdp).
L’Etat vise désormais un taux de pénétration du haut débit de 80 % d’ici 2028 contre 55,4 % actuellement, ainsi qu’un taux d’adoption des services numériques de 80 %, selon les données de l’Arcep, de l’Asin et de la Sbin citées dans le Dppd. L’investissement public est réel. Reste à en assurer la traduction économique.
Agriculture et numérique : un levier sous-exploité
L’agriculture demeure le socle de l’économie béninoise. Plus de 600 000 tonnes de coton sont produites chaque année, représentant environ 40 % des emplois ruraux, 13 % du Pib et 40 % des recettes en devises. La production d’anacarde avoisine les 190 000 tonnes selon les estimations officielles. Pourtant, ces produits sont encore largement exportés bruts.
Le numérique pourrait transformer cette structure productive : plateformes de mise en relation, traçabilité, finance digitale, logistique intelligente, agro-transformation connectée. Dans ce secteur clé, l’innovation technologique pourrait accélérer la montée en gamme et la captation de valeur locale.
La dynamique de connectivité est indéniable. En 2000, 15 000 Béninois utilisaient Internet. En 2025, ils sont 4,8 millions, selon Digital 2026 : Benin. Plus de 10,6 millions d’abonnements mobiles actifs ont été recensés au troisième trimestre 2025. La couverture 3G et 4G atteignait 94 % du territoire en 2024, avec une 4G quasi généralisée en zone urbaine.
Mais la couverture ne signifie pas usage. Les experts évoquent un « usage gap », un écart entre disponibilité technique et utilisation effective. La fracture énergétique accentue cette limite : selon l’Agence française de développement, en 2019, seulement 6,6 % de la population rurale avait accès à l’électricité contre 53,9 % en zone urbaine. Sans énergie fiable, le numérique reste théorique.
Financement et défi de compétences
Les fragilités structurelles sont connues. Une étude sur l’entrepreneuriat numérique durable au Bénin publiée en 2023 par l’Alexander von Humboldt Institut für Internet und Gesellschaft souligne le manque de financements adaptés aux startups, le coût élevé des équipements et l’insuffisance de formation spécialisée.
Dans un pays où 85 % de la main-d’œuvre évolue dans l’informel et où seulement 55 % des élèves achèvent le cycle primaire selon la Banque mondiale, le déficit de compétences constitue un frein majeur. Former aux métiers du numérique ne suffit pas. Il faut développer des filières diplômantes de haut niveau, capables d’ancrer localement l’ingénierie, la cybersécurité et l’innovation.
Des signaux encourageants existent. En 2020, un tiers des nouveaux entrepreneurs étaient des femmes, dont la moitié avaient moins de 30 ans et vivaient hors de Cotonou selon la Cnuced. La base entrepreneuriale s’élargit. Mais elle reste fragile.
Le risque d’un écosystème dépendant
Sans accès au capital patient, sans intégration aux chaînes de valeur agricoles et sans coordination régionale renforcée, le risque est celui d’un écosystème numérique dépendant de subventions ponctuelles et de projets publics. Une multiplication de startups peut donner l’illusion du dynamisme sans créer de véritable tissu productif.
Dans le cadre de l’Agenda 2063 de l’Union africaine et de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf), le numérique offre pourtant au Bénin une opportunité stratégique d’intégration régionale et de transformation productive.
Le pays dispose d’un avantage de positionnement précoce en Afrique francophone. Mais le numérique durable ne se mesure pas en kilomètres de fibre ni en incubateurs. Il se mesure à la capacité à créer des entreprises robustes, à structurer des chaînes de valeur locales et à réduire simultanément les fractures territoriales, énergétiques et éducatives.
Les investissements publics sont engagés. La jeunesse innove. L’étape décisive à franchir, c’est de faire du numérique non seulement un chantier d’Etat, mais un moteur économique autonome, capable de transformer durablement l’agriculture, les Pme et les territoires ruraux.
Par Aké MIDA

