À Cotonou, la tension monte dans les quartiers entre les détaillants de pain, principalement des femmes, et les distributeurs des boulangeries. En cause : ces derniers, censés uniquement approvisionner les détaillants, se lancent désormais dans la vente directe au détail… au prix du gros.
Marius KPOGUE
Dans les rues d’Akplomey, quartier périphérique du 13ᵉ arrondissement de Cotonou, la scène est désormais courante : des distributeurs à moto, munis de haut-parleurs, arpentent les « vons » en criant : « Sortez pour acheter du pain à 100 F… 100 F… 100 F ! ». Ces vendeurs, agents des boulangeries, livrent normalement le pain aux détaillantes au prix unitaire de 100 F CFA, que celles-ci revendent ensuite à 125 F CFA. Mais aujourd’hui, ces mêmes grossistes court-circuitent le circuit de distribution en vendant directement à la population à 100 F CFA. Une situation qui révolte dame Alimatou Gaba, vendeuse de pain depuis plusieurs années. La scène se déroule devant son domicile. Assis sur sa moto de marque ‘’Bajaj’’ remorquant un géant panier rempli de pains, Eli Boton vendait à une grosse dame vêtue d’une longue robe. « Tu ne peux pas te trouver là! Ce n’est pas possible. Nous allons vous laisser vos pains et seuls vous allez vendre. Vous êtes incorrects et gourmands », vocifère dame Alimatou Gaba sur Eli Boton, le distributeur de pain salé aux bonnes dames dans les quartiers.
À quelques kilomètres de là, dans le quartier Sèdjè de Cococodji (commune d’Abomey – Calavi), le phénomène prend une autre tournure. Un jeune distributeur sillonne chaque matin les ruelles avec un haut-parleur, criant : « Sortez pour acheter pain à 100 F CFA ! » Interrogé, il assume pleinement son choix : « Je ne livre pas aux détaillants. J’ai choisi de vendre directement aux clients ». Une déclaration qui surprend le boulanger Aguidaho Félix, censé être son employeur : « De toute manière, nous ne pouvons pas être producteurs, grossistes et détaillants à la fois. C’est illégal. Celui dont vous parlez n’a pas demandé ma permission. Nous envoyons nos agents vendre uniquement la nuit, et uniquement les invendus (les nôtres et ceux récupérés auprès des dames) le long des grandes voies, à 75 F CFA ».
Et pourtant il y a un prix légal !
La baguette de pain est légalement vendue à 125 F CFA sur le marché et à 100 F CFA en boulangerie, selon les boulangers eux-mêmes. Ces derniers affirment que ces prix ont été fixés par l’État. « Donc, s’il y a un autre prix, c’est du faux », ont précisé certains d’entre eux. Lundi dernier, une foule de femmes s’est rassemblée devant la boulangerie Éternité, située à Togbin, dernier quartier de Godomey, non loin de la mer. En frappant sur leurs bols, elles scandaient : « Nous ne verrons plus jamais ça… », exprimant ainsi leur mécontentement face à la pratique des distributeurs de pain qui viennent vendre directement dans les quartiers, court-circuitant les points de vente traditionnels.
Le patron de la boulangerie, absent ce jour-là, a dépêché un représentant sur place. Ce dernier a promis de transmettre la doléance des manifestantes. Contacté par téléphone, le propriétaire a reconnu que ces femmes avaient raison.
De son côté, le président de l’Association Éclaireur des Consommateurs, Da Costa Péguy Roland, a souligné que la prolifération des boulangeries ces dernières années a engendré un certain désordre dans le secteur. « Il est donc urgent d’instaurer une réforme. Mais cela relève de la responsabilité de l’État, à travers le ministère du Commerce. Nous verrons bien », a-t-il conclu.

